Adéodat, tu es un saint !
Mise en bouche.
Préliminaires
Ils arrivent ! À pied, à cheval, en voiture, ils sont en route. Seuls quelques retardataires, mes proches voisins, prennent encore le temps de cracher sur leur beau mouchoir, celui qu’ils ne sortent que pour les grandes occasions, pour nettoyer la moustache d’une gamine, coller l’épi sur la tête d’un gamin. Au château, notre marquis, Adalbert de Mormoille, a lui-même attelé son cheval le plus doux à la calèche sur laquelle se serrent Prudentiane, sa mère, Marie-Louise sa femme, et leurs quatre filles. Ses gendres et leurs nombreux enfants suivent sur un grand chariot plus propre à transporter le foin que le beau monde !
Monseigneur aussi sera là. J’ai vu son carrosse violet tiré par deux superbes juments passer le Pont-Hubert. Tout de violet vêtu, même pour les dessous à dentelles taillés dans la toile la plus douce, abondamment parfumé, il sourit, à l’aise sur sa banquette, accompagné de trois chanoines replets qui lui font face et se trouvent un peu à l’étroit. Souris, bandit ! Tu riras peut-être moins quand tu sauras !
Mon bon Barnabé aussi est en retard. Son Arnaude s’efforce, une fois de plus, de consolider le bouton qui doit permettre de fermer sa plus belle culotte. Rude épreuve ! Contrairement à sa bedaine, la toile n’est pas extensive, et il aurait été sage de faire appel à une couturière pour donner un peu d’aisance. Mais comme c’est lui qui va sonner la cloche et ouvrir le grand portail, la foule attendra.
Depuis que Monseigneur – celui d’avant – m’a nommé curé de Creney en mai 1704, jamais, au grand jamais, l’église Saint Aventin n’aura accueilli autant de monde. Il a fallu ajouter des bancs, et malgré tout beaucoup devront rester debout. Les derniers arrivés suivront même la cérémonie depuis le vieux porche en bois qui protège le portail. Heureusement, il fait beau.
Les gens du château et ceux de l’évêché devront se serrer sur la galerie. Les veuves, « mes » veuves, avec leurs enfants et souvent leurs petits-enfants, seront mieux loties puisque Barnabé leur a réservé la moitié des bancs, au plus près de l’autel.
Tout ça, je le sais parfaitement, pourtant cela ne me préoccupe pas le moins du monde. Seul dans l’église, j’en profite pour admirer encore une fois les trésors qu’elle abrite. Les Vierges, deux qui portent Jésus, encore bébé, la troisième où elle le pleure, son fils unique, après la descente de croix. Ah, le visage triste de Marie, la finesse des traits du Christ qui semble paisiblement endormi sur ses genoux. Je me demande quel excellent sculpteur a pu réussir ce chef-d’œuvre. Et puis, toutes ces baies ornées de magnifiques verrières. La plus vaste, la plus belle a été offerte par un de mes prédécesseurs. Là encore, le Christ, sur la croix, entre les deux larrons. Enfin, pas tout à fait, puisque le mauvais a pu s’évader, remplacé par Saint Vincent qui n’avait pourtant rien à se reprocher. J’aurais pu, moi aussi, donner une belle verrière quand ma fortune m’est revenue. J’ai envisagé un temps de faire exécuter le beau portail que la paroisse n’a pu s’offrir voilà deux siècles, faute de finances. La vie en a décidé autrement, et je ne l’ai jamais regretté.
